samedi 19 juillet 2008
À la hauteur ?
Lundi 14 juillet : rédaction de cet avant-dernier bloc-notes sous les flonflons, un œil sur l’impeccable défilé militaire que la France éternelle offre à une palanquée de « grands de ce monde », comme on dit dans les gazettes bien élevées.
Parmi eux, cet échalas de président syrien, Bachar al-Assad, sorte de grand Duduche arabe occidentalisé, dont on disait, quand il a succédé à son père en 2000, qu’il n’acceptait qu’avec réticence la charge du pouvoir. Vrai ou faux, il s’y est coulé sans anicroche, perpétuant les mœurs politiques du régime avec quelques aménagements formels, ce que de bons spécialistes appellent : « le fard du changement ». La formule figure dans un gros ouvrage collectif qui livre au lecteur une masse d’informations sur cette Syrie au présent [1] que le président français a cru bon de réintroduire dans un jeu diplomatique dont elle était (relativement) exclue, suite à l’assassinat du Premier ministre libanais Rafic Hariri, attribué aux services spéciaux syriens. On ne lui reprochera pas cette invitation, tant il est évident qu’aucune perspective diplomatique au Proche-Orient n’est ouverte sans la participation alaouite et qu’il faut donc bien causer avec l’héritier de la dynastie.
On se posera simplement la même (bonne) question que se posait la semaine dernière (sur une photo de couverture montrant en gros plan Sarkozy et Kouchner) notre confrère L’Express : « Sont-ils vraiment à la hauteur ? »
UN BILAN RIDICULE
D’évidence, la réponse est non, sur l’ensemble des grands dossiers. Qu’il s’agisse de l’Europe (l’échec du traité de Lisbonne, que Sarkozy se vantait tant d’avoir « inventé »), de la Chine (où il se rendra, la queue basse, à la cérémonie d’ouverture des JO, qui en doutait ?), du grand projet d’Union pour la Méditerranée (qui se solde par un grand raout dispendieux ne débouchant sur rien) ; sans parler de l’alignement sur Washington (et des grandes démonstrations d’amitié avec un président américain discrédité jusqu’au croupion), de l’Afrique (où l’on a vite fait de reprendre les mauvaises habitudes du passé après avoir juré d’en changer) ou de la libération d’Ingrid Betancourt (qui doit tout à Uribe, aidé des États-Unis, et rien à la France, qui n’a fait que du bruit et des numéros de claquettes) : le bilan est ridicule. Même si elle sait encore faire défiler ses troupes, ses fanfares, ses gros dadas, ses chars et ses avions dans un ordre sans reproche, la France de Sarkozy et de Kouchner n’impressionne plus grand monde, il faudra qu’ils s’y fassent !
OTAGES
L’autre grande vedette de ce 14 juillet d’esbroufe était donc Ingrid Betancourt, la « miraculée » de la jungle colombienne. Passe qu’on ait fait des efforts (diplomatiques, publics ou discrets) pour obtenir la libération d’une jeune femme qui a, par son premier mariage, des attaches françaises – même s’il est bien d’autres otages dont on ne fait pas si grand cas. De là à nous en avoir rebattu les oreilles, nous l’avoir vendue comme une savonnette (avec les efforts conjugués de MM. Villepin, Fixot et Séguela) et présentée comme une bienfaitrice du peuple colombien (pour qui elle n’est qu’une grande bourgeoise politicienne et arriviste comme tant d’autres), il y a de l’abus ! La voici libre, tant mieux pour elle, on peut décrocher les portraits, la compassion bobo et la petite famille horripilante vont enfin la mettre en sourdine ; et va cesser cette dégoulinante de confiture médiatique (le pompon au tandem gonflant Paoli-Levaï sur Inter) qu’on nous inflige depuis quinze jours jusqu’à la nausée. On va pouvoir lire, sans se sentir coupable, le livre démystificateur de Jacques Thomet, un journaliste qui connaît le dessous des cartes pour avoir dirigé pendant cinq ans (1999-2004) le bureau de l’AFP à Bogota, Ingrid Betancourt, histoire de cœur ou raison d’État ? [2], qui nous narre une aventure bien différente de la légende dorée en vigueur.
Te voici donc en prime, chère Ingrid, chevalière de la Légion d’honneur, grand bien te fasse. Tu peux rentrer exercer tes talents dans ton pays d’origine, on ne te retiendra pas, vu que tu n’as même pas été capable de demander à ton nouvel ami, le merveilleux président Sarkozy, la libération de cette autre otage (de la France, celle-ci) : Marina Petrella.
BOUQUINS
Vous, je ne sais pas. Mais moi, je n’ai jamais pu partir en vacances sans emporter une valise de bouquins. J’ai beau savoir que, la plupart du temps, je n’en lirai que deux ou trois : il me faut en avoir une bonne douzaine à portée de la main. La peur de manquer ! Comme chaque année à ces dates qui sentent bon les grands départs estivaux, je vous aide donc à faire votre valise de livres. Fastoche, je n’ai qu’à tendre la patte à travers mon bureau, vers les meubles autour et jusque sur le vieux fauteuil de cuir râpé : plus de deux cents ouvrages de parution récente attendent sagement qu’on veuille bien s’intéresser à eux. Il m’arrive de les soupeser, de les humer, de les ouvrir, de les feuilleter ; pour certains même, de les lire de bout en bout. Je vous en ai présenté quelques-uns au cours de l’année, au gré de mes humeurs, ou en fonction de l’actualité. En voici d’autres, qui n’ont pas encore franchi le seuil de ce bloc-notes (et ce ne sont pas forcément les plus mauvais !), que je vous jette en vrac sous les yeux, avec un semblant de classement pour que vous y reconnaissiez vos petits. En sachant qu’on n’éclusera encore qu’une petite partie du stock. Pardon aux oubliés, aux délaissés, aux rebutés, à l’impossible nul n’est tenu !
– La politique par ceux qui la font (il faut bien commencer par quelque chose) : voici quelques livres écrits, parfois avec l’aide d’un nègre ou sous forme d’entretien, en tout cas signés par ceux dont la politique est le métier, généralement des élus. Honneur au doyen : Edgard Pisani, 90 ans aux prunes et encore bien vert, crie Vive la révolte ! (Seuil, 17 euros). Le livre date un peu, d’avant le sarkozysme triomphant, mais l’exceptionnel parcours de ce grand bonhomme et les réflexions qu’il lui inspire n’en restent pas moins bien intéressants. Pas sans intérêt non plus, les mémoires de son cadet de quatre ans, Roland Dumas : le premier tome de ses Affaires étrangères (Fayard, 24 euros) porte sur la période 1981-1988, un deuxième est attendu, couvrant le deuxième septennat de François Mitterrand, auquel cet avocat mondain était tout dévoué. Pas comme Georges Frêche, qui le combattait, le tenant pour un faux homme de gauche et qui n’hésite pas à émettre des doutes sur des épisodes obscurs de son règne, comme le suicide de Grossouvre ou l’assassinat, survenu « au bon moment » (juste avant son procès), de l’ami Bousquet… C’est dans Il faut saborder le PS (Seuil, 18 euros), un livre de « conversations » avec le confrère Alain Rollat (mieux qu’un faire-valoir) qui ont la vigueur, et parfois la brutalité, bien connues, du prince de Septimanie, septuagénaire ex-maoïste devenu social-libéral sans cesser d’être un disciple de Machiavel ; ça déménage ! Il n’est pas le seul à vouloir changer le PS de l’intérieur, Huchon aussi, qui « converse », lui, avec Denis Jeambar, et prône l’alliance avec Bayrou dans De battre, ma gauche s’est arrêtée (Seuil, 17 euros) : douteux que ce soit avec lui et son nouveau maître à penser, Strauss-Kahn, qu’elle se remette en marche, qu’elle sorte, comme dit Jospin, de l’Impasse (Flammarion, 12 euros) où elle s’est enfermée. On préférera les approches, analyses et préconisations d’un autre militant socialiste, de moindre rang, qui porte bien son nom, Jacques Généreux, auteur d’un maître-livre, la Dissociété (Seuil, 22 euros), sur ce qu’il appelle « une maladie sociale dégénérative », maladie qui dresse les individus les uns contre les autres, dont il rend responsable d’abord bien sûr la nouvelle droite sarkozyste (Pourquoi la droite est dangereuse, Seuil, 11 euros), mais sans exonérer sa famille politique lancée dans une « pêche aux voix de droite » qui consiste à « singer » les positions de l’adversaire qu’elle prétend combattre. – La politique par ceux qui la commentent (ce qui est aussi façon d’en faire) : on commencera par Pour une gauche de gauche (Croquant, 20 euros), qui propose, sous les plumes d’une vingtaine d’universitaires, un balayage assez complet de treize ans d’histoire (1995-2008), de prometteuses mobilisations (la grande grève de 1995) jusqu’au gâchis de la dernière présidentielle (quatre candidats !), en passant par la victoire du « non » au référendum sur le TCE de 2005. Peut-on encore y croire ? C’est le Grand Renoncement de la gauche (du PS essentiellement) à réformer les institutions de la Ve République (ce Coup d’État permanent que fustigeait Mitterrand, avant de le pratiquer à son tour) que dénonce le politologue Paul Alliès, qui a cent fois raison (Textuel, 20 euros). Michel Clouscard, universitaire marxiste rigoureux, faisait paraître dès 1973 son Néo-fascisme et idéologie du désir, aujourd’hui réédité (Delga, 9 euros), où il postule que « Mai 68 témoigne de la plus remarquable manipulation idéologique de l’après-guerre, celle qui assura le passage de la Vieille France à la Nouvelle France du libéralisme sauvage ». Pas faux, si on réduit Mai 68 à quelques slogans libertaires, quelques fils et filles de bourgeois en goguette et qu’on oublie le formidable mouvement social que ce joli mois a déclenché ! En communion avec lui, l’éditeur et préfacier du précédent, Aymeric Monville, nous crédite d’un Misère du nietzschéisme de gauche, de Georges Bataille à Michel Onfray (Aden, 8 euros), où il dénonce l’engouement actuel pour l’auteur de Zarathoustra : « Ce recyclage philosophique a un but, détruire au sein de la gauche le matérialisme des Lumières et in fine l’ensemble de la philosophie issue du marxisme et du mouvement ouvrier. » Percutant !
– Enfin, pour cette fois (et elle ne fait pas métier de la politique, sous quelque forme que ce soit), de cette romancière reconnue, Pierrette Fleutiaux, la Saison de mon contentement [3], un récit très personnel, intime, sensible, qui dit comment une femme, le cœur à gauche sans être une militante, s’est soudain sentie concernée, interpellée, « contentée » par la candidature d’une autre femme à la présidentielle de 2007. À partir de là, longues digressions intelligentes sur sa vie, son enfance, la condition féminine, etc., le tout superbement écrit. Tiens, si vous ne deviez en lire qu’un : le Fleutiaux ! (À suivre).
Bernard Langlois? POLITIS
Notes
[1] La Syrie au présent, Reflets d’une société, sous la direction de Baudouin Dupret, Zouhair Ghazzal, Youssef Courbage et Mohammed Al-Dbiyat, Sindbad Actes Sud, 880 p., 30 euros.
[2] Ingrid Betancourt, histoire de cœur ou raison d’État ?, Jacques Thomet, Hugo doc, 240 p., 17 euros.
[3] La Saison de mon contentement, Pierrette Fleutiaux, Actes Sud, 406 p., 21,80 euros.
Iran : Bolton a raison !
« L’administration Bush, qui a accepté de participer à des pourparlers avec l’Iran sur le nucléaire (samedi 19 à Genève), semble devenir plus pragmatique et s’éloigner de sa vision d’un “Axe du mal”, selon certains analystes. Le numéro trois du département d’Etat William Burns va participer à Genève aux entretiens entre le diplomate en chef de l’Union européenne, Javier Solana, des diplomates d’Allemagne, France, Grande-Bretagne, Chine et Russie, et le négociateur iranien Saïd Jalili. » (AFP, 17 juillet.) Par ailleurs, des rumeurs font état de l’ouverture d’une section d’intérêts diplomatiques américaine à Téhéran. Tout cela marque-t-il une percée sur le dossier ? Il est encore bien trop tôt pour l’affirmer. Mais la politique actuelle de l’administration américaine suscite la colère des éléments les plus conservateurs aux Etats-Unis.
Dans une libre opinion publiée le 15 juillet par le quotidien américain The Wall Street Journal sous le titre « Israel, Iran and the bomb », Wiliam Bolton, qui fut notamment le représentant des Etats-Unis aux Nations unies et qui est l’un des néoconservateurs les plus radicaux, écrit :
« Plus de sanctions aujourd’hui (à supposer, de manière irréaliste, l’appui de la Russie et de la Chine) seront tout simplement “trop peu, trop tard”. Alors qu’un changement de régime serait la solution préférable, il n’y a pratiquement aucune chance de déloger les mollahs à temps. Si nous avions fait plus durant les cinq dernières années pour appuyer tous les mécontents – les jeunes, les non-Perses, les laissés-pour-compte de l’économie –, les choses auraient pu être différentes. » (...)
« C’est pourquoi Israël est à un tournant : faut-il qu’il utilise la force pour casser le contrôle par l’Iran du cycle du combustible nucléaire ? Si elle est couronnée de succès, une telle entreprise, hautement risquée et peu attractive, de bombardements aériens ou de sabotage ne résoudra pas la crise nucléaire iranienne. Mais elle aura l’avantage de faire gagner beaucoup de temps. (...) Avec ce temps, nous pourrons effectuer un changement de régime à Téhéran ou, au moins, le mettre en route. » (... )
« Donc, au lieu de débattre pour savoir comment continuer cinq années de diplomatie qui ont conduit à l’échec, nous devrions considérer de manière sérieuse quelle coopération les Etats-Unis accorderont à Israël avant, pendant et après une attaque contre l’Iran. De toute façon, nous serons rendus responsables de l’attaque et nous en subirons les conséquences ; il est donc logique que nous faisions tout notre possible pour qu’elle réussisse. Au minimum, nous ne devrions mettre aucun obstacle à l’action israélienne et nous devrions aider ses efforts autant que possible. »
« Ces sujets ne sont décidément pas très plaisants. Un Iran nucléaire l’est encore moins. »
Le professeur Gary Sick, qui a servi au Conseil national de sécurité sous les présidences Ford, Carter et Reagan, et qui fut le principal conseiller à la Maison Blanche durant la révolution irakienne (1979) et la crise des otages américains, et dont j’ai déjà cité les textes sur ce blog, commente cet éditorial :
« Comme d’habitude, John Bolton a absolument raison. Ses propositions pour une stratégie peuvent être dangereuses et frôler la folie (“Quand vous avez un doute, bombardez!”), mais son analyse de la politique à Washington est incontestablement juste. »
« Alors que tout le monde s’émouvait de la possibilité que les Etats-Unis (et peut-être Israël) se préparent à une nouvelle guerre contre l’Iran, Bolton analysait la réalité et concluait que, loin de se préparer à attaquer, les Etats-Unis se préparaient à un accord (deal) avec l’Iran. Il constatait que, au cours des deux dernières années, les Etats-Unis ont complètement renoncé à leur politique d’opposition à un dialogue européen avec l’Iran. »
« D’abord, les Etats-Unis ont déclaré qu’ils participeraient si les négociations donnaient des signes de progrès. Puis, quand cela n’a pas été le cas, ils ont été plus loin et ont participé à la formulation d’une offre plus attractive pour l’Iran. Bolton note que, quand cette offre a été présentée par Solana à Téhéran, elle comportait une signature de Condoleezza Rice aux côtés de trois autres membres du Conseil de sécurité et de l’Allemagne. »
« Il a sans doute aussi noté la suggestion de la secrétaire d’Etat Rice d’ouvrir une section d’intérêts diplomatiques à Téhéran – un premier pas vers le rétablissement des relations diplomatiques. Et il n’a pas manqué de relever le ton particulièrement conciliant du témoignage sur l’Iran du sous-secrétaire William Burns devant le Congrès. »
« Maintenant, un jour après le cri d’alarme de Bolton selon lequel les Etats-Unis devenaient mous (soft) sur l’Iran, nous avons appris que Burns participerait aux conversations de samedi à Genève avec le responsable iranien du dossier nucléaire. Les pires craintes de Bolton ont été confirmées. »
« Contrairement à beaucoup de commentateurs, Bolton s’intéresse à ce que fait l’administration Bush, pas à ce qu’elle dit. Depuis les élections au Congrès de 2006, les Etats-Unis se sont engagés dans un processus de changement fondamental de leur politique dans de nombreux domaines : le conflit israélo-arabe, la question nucléaire nord-coréenne, et l’Iran. Comme l’administration affirme haut et fort que sa politique n’a pas changé et comme la rhétorique intransigeante du passé domine la discussion, il est facile de ne pas voir ce qui se passe réellement. »
« Bolton a sans aucun doute noté que Rumsfeld est parti, et qu’il a été remplacé par Robert Gates, un secrétaire à la défense très différent. Il a aussi remarqué que les pires des néoconservateurs (y compris lui-même) écrivent des livres et passent plus de temps avec leurs famille et amis, appellent à plus de guerre en écrivant des éditoriaux, tout cela de l’extérieur [de l’administration] : ils ne sont plus à l’intérieur, en train de participer à des réunions à la Maison Blanche. »
« Bolton a sûrement noté le changement progressif du centre de gravité, de Dick Cheney à Rice et Gates. Il a écouté les déclarations du chef d’état-major des armées, qui a affirmé on ne peut plus clairement que l’option militaire, bien qu’elle demeure une possibilité théorique, est la moins attractive des options, et est même pratiquement impossible compte tenu de l’extension de nos forces en Irak et en Afghanistan. »
« En d’autres termes, Bolton – qui défend des politiques qui, à mon avis, sont folles –, reconnaît le pragmatisme et la modération à Washington quand il les voit. Et il n’aime pas ce qu’il voit avec cette administration finissante. »
« Au cours des deux dernières années, nous avons assisté à un traitement sensationnaliste sur l’imminence d’une nouvelle guerre avec l’Iran. Toutes ces peurs et ces prédictions ont un point en commun : elles n’ont jamais été confirmées. Il est peut-être temps pour nous de rejoindre Bolton et de regarder la réalité. Quand Bolton abandonnera ses jérémiades et quand il commencera à exprimer sa satisfaction quant aux orientations de la politique américaine, alors nous devrons nous inquiéter. »
Alain Gresh, Le Monde Diplomatique
vendredi 18 juillet 2008
Combien vaut un élu de gauche?
Au lieu de s'occuper de la crise, le Président est à la manoeuvre pour faire passer sa réforme de la Constitution au forceps. Au programme, menaces à droite et ouverture à gauche. La routine, quoi...
Les enchères sont ouvertes. Pour faire adopter son projet constitutionnel, Nicolas Sarkozy a besoin de trois cinquième des votes du Congrès, qui rassemble députés et sénateurs. A quelques jours du scrutin, les conseillers de l'Elysée avouent que le vote sera serré. Il faut donc à la fois rassembler la droite et «acheter» quelques députés de gauche.
Du côté de la droite, certains députés gaullistes ou villepinistes sont réfractaires à l'égard d'un projet qui finit d'achever les principes de la V° République. La politique de la carotte - Sarko a proposé à Villepin d'être tête de liste aux élections européennes, ce qui, entre parenthèse, n'avait pas porté chance au Président en 1999 - et du bâton - cf. Les pression sur le juge de l'affaire Clearstream pour ne pas lâcher Villepin - pourraient bien être aussi destinées à faire rentrer dans le rang les élus villepinistes. Pour les autres, on emploiera les méthodes habituelles héritées de la mafia sicilienne... ou celles du 92 : «si tu nous lâches sur ce coup, on te collera un concurrent UMP dans ta circonscritpion. Il va falloir que tu changes de métier. C'est beau les convictions. »
Le PRG, le maillon faible de la gauche
Pour la gauche, on utilisera la vieille antienne de l'ouverture. Jack Lang a, le premier, confirmé qu'il ne valait pas cher : dans une tribune publiée par Le Monde , le député socialiste a supplié le Président de lâcher quelques miettes supplémentaires de droits à l'opposition lui permettant de convaincre quelques amis socialistes de trahir la gauche. Le Président a, dès le lendemain, indiqué qu'il avait «lu avec intérêt les propositions de Jack Lang» et qu'il était tout disposé à lui donner un hochet lui permettant de «bien voter». Les 18 élus PRG constituent un autre maillon faible de la gauche dont le prix n'est peut-être pas beaucoup plus cher que celui de l'ineffable Jack Lang. Selon le site Mediapart, le Président des radicaux de gauche Jean-Michel Baylet a basculé en faveur du oui, l'abaissement à quinze du nombre de parlementaires requis pour créer un groupe semblant un habillage adequat pour masquer d'autres engagements peut-être plus opaques, comme l'a suggèré, lors de la dernière réunion de groupe socialiste (auquel sont rattachés les radicaux), mercredi 9 juillet, le fabiusien Didier Mathus : «J'ai dit que leur choix nous posait un problème politique. Notre silence m'étonne. J'estime qu'on devrait se poser la question de leur maintien dans le groupe, alors qu'ils sont en train de se faire acheter un par un».
Le suspens est donc insoutenable. Le 21 juillet, jour du vote du Congrès, il n'y aura que deux solutions :
- soit la Constitution est adoptée, et les Français penseront que, décidément, leurs députés n'ont aucun principe ;
- soit elle n'est pas adoptée et le Président et ses pittbulls de second et troisième rang pourront, avant de partir en vacances, éructer contre le sectarisme des socialistes.
Merde alors, si Sarko donne des droits aux opposants c'est pour qu'ils votent pour lui, non ?
Philippe Cohen, Marianne
L’Etat en faillite, ou la faillite d’une politique ?
Puisque nos dirigeants nous ont répété à l’envi qu’il n’y avait aucune marge de manœuvre dans le budget, que l’Etat était en "faillite" ; à cause du déficit et de la dette, et ont entamé, en conséquence, une politique de : démantèlement des services sociaux (Sécurité sociale, santé, médicaments), de déconstruction du Code du travail, de démolition de la durée légale du travail (feu les 35 heures), de stagnation des salaires, de rallongement de la durée du travail pour les retraites, de chasse aux RMIstes, aux chômeurs, aux pré-retraités, aux petits délinquants financiers, et dorénavant aux cadres, voyons ce que cache cette politique, et l’ensemble de ces mesures.
Tout d’abord, il faut rappeler que les richesses produites par les travailleurs français n’ont jamais été aussi importantes. Le PIB de 2007 est d’environ 1 800 milliards d’euros, en progression de 2,2 % par rapport à 2006 (progression certes inférieure à la moyenne européenne, comme depuis 2002).
Progression certes moins importante que lors des "Trente Glorieuses", mais progression tout de même constante, même depuis les 35 heures tant décriées.
On pourrait donc penser que, l’un dans l’autre, notre pays ne va pas si mal que certains l’annoncent, et que chacun devrait pouvoir tirer les profits de cet enrichissement global.
Mais, parallèlement à cette croissance des richesses produites, s’est développée une explosion de la dette extérieure, variable selon les années et les gouvernements, comme on peut le voir sur ce tableau (on en profitera pour noter le degré de compétence des gouvernements qui se sont succédé).
Or, d’où vient cette dette ?
Comme l’expliquait Logan, dans son excellent article sur Agoravox, essentiellement du fait que, depuis 1973, le système global de mondialisation ultralibérale (sous l’impulsion des théories de Milton Friedman et sa fameuse bande de Chicago boys), a changé la donne, pour la fabrication de la monnaie.
Depuis, en effet, "le pouvoir de création monétaire est détenu principalement par les banques commerciales privées, par le mécanisme des crédits, ou par les banques centrales (pouvoir qu’elles n’utilisent que très rarement en cas de crise financière), l’Etat n’a plus le droit de créer de la monnaie en France.
Comme l’explique Logan dans son article,
"C’est une version transformée à la sauce européenne de ces théories par certains théoriciens du FMI, dans le cadre de la construction européenne et du marché commun, qu’ils ont peu à peu mis en place.
Dans cette réforme, en 1973, ce qui nous intéresse particulièrement , est l’interdiction pour la banque de France de prêter de l’argent à l’Etat ou tout organisme public."
Or, cette interdiction est justement la cause de l’explosion de notre dette publique.
"Après 1973, l’Etat ne pouvait plus emprunter à sa banque centrale. Pour financer ses politiques publiques, l’Etat doit désormais emprunter à des acteurs économiques privés (banques/assurances/organismes financiers/rentiers) et doit, depuis, payer des intérêts.
Les conséquences de ce bouleversement sont évidentes, depuis cette date les intérêts à payer se sont accumulés, jusqu’au moment où le budget de l’Etat est entré en déficit, ce déficit alimentant la dette et perpétuant ainsi un mécanisme vicieux qui a fait exploser la dette jusqu’à 1 200 milliards d’euros en trente ans."
On a privatisé la création monétaire, mettant ainsi les Etats à la merci de prêteurs privés qui détiennent, aujourd’hui, le véritable pouvoir sur les politiques menées par les Etats.
Cette privatisation a été officialisée à l’échelle européenne grâce au Traité de Maastricht, article 104 :
"21.1. Conformément à l’article 104 du traité, il est interdit à la BCE et aux banques centrales nationales d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions ou organes de la Communauté, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres ; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la BCE ou les banques centrales nationales, des instruments de leur dette est également interdite."
Et cette interdiction a été reprise dans tous les autres traités et est actuellement l’article 101 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (2e partie du Traité de Lisbonne).
On a ainsi pu voir de quelle façon le FMI et la Banque mondiale ont profité des situations de difficultés financières de certains Etats trop endettés, pour leur imposer des politiques de libéralisation forcenée, qui ont plongé de nombreux peuples dans la misère et leur économie dans le chaos : notamment, l’Argentine et toute l’Amérique latine, dont les pays semblent avoir été les meilleurs élèves des institutions de Bretton Woods. Mal leur en a pris : de tous les pays émergents, ce sont ceux qui ont connu les taux de croissance les plus faibles et les plus volatils, les inégalités sociales les plus fortes, l’insertion dans les échanges commerciaux internationaux la moins réussie.
Le monde étant ainsi sous la coupe réglée d’organismes privés dans un système global ultralibéral totalement dérégulé, où les Etats se sont vus totalement dépossédés de leurs prérogatives légitimes, la France n’a pas échappé à cette véritable mainmise sur sa richesse produite, d’acteurs non productifs, qui a entraîné l’explosion de la dette, le déficit du budget, et la politique sociale brutale que l’actuel gouvernement est en train de conduire.
Mais, au-delà de la dette, ce qu’il faut également savoir, c’est que la politique globale du système libéral a, également, provoqué, le transfert, vers les revenus du capital, d’une énorme part des revenus du travail.
En un peu plus de vingt ans, comme le constate la Banque des règlements internationaux (BRI : une institution qui réunit chaque mois, à Bâle (Suisse), les banquiers centraux afin de « coordonner les politiques monétaires » et d’« édicter des règles prudentielles ») : « La part des profits est inhabituellement élevée à présent (et la part des salaires inhabituellement basse). En fait, l’amplitude de cette évolution et l’éventail des pays concernés n’ont pas de précédent dans les quarante-cinq dernières années. »
Entre 1983 et 2006. D’après la Commission européenne, au sein de l’Europe cette fois, cette part a chuté de 8,6 %. Et, en France, de 9,3 %.
En évaluant ce transfert de richesses, le PIB de la France s’élevant à près de 1 800 milliards d’euros. « Donc il y a en gros 120 à 170 milliards d’euros qui ont ripé du travail vers le capital », calcule Jacky Fayolle, ancien directeur de l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES). Soit, même avec des estimations basses, plus d’une dizaine de fois le déficit de la Sécurité sociale (12 milliards) et une vingtaine de fois celui des retraites (5 milliards).
Il est donc tout à fait clair, mathématiquement, que la politique libérale imposée au monde entier, n’a pu avoir, comme effet, qu’une aggravation des inégalités, une redistribution des richesses produites de plus en plus injuste, de plus en plus dirigée vers les forces non productives (banques, organismes financiers, spéculation, fonds de pension, assurances, etc.), au détriment des forces productives (salariés, cadres), des systèmes sociaux, et entraîné le chantage à l’emploi et aux salaires et la formidable entreprise de démolition du travail auxquels nous assistons depuis de nombreuses années, et que le gouvernement actuel ne fait qu’aggraver (blocage des salaires, précarisation du travail, démantèlement du Code du travail, disparition de la durée légale du travail, allongement de la durée du travail, délocalisations, licenciements ; on en passe, et des pires...)
En fait de "valoriser le travail", ce gouvernement, en bon valet zélé des forces libérales, continue à sa dégradation totale, sur tous les plans : rétribution, conditions d’exercice : il s’agit, désormais, de "travailler plus pour gagner moins", vu que, devant la crise financière provoquée par les subprimes et ses conséquences, il y a, comme toujours, dans tout bon système libéral, " privatisation des bénéfices, et socialisation des pertes" : les Etats, déjà privés de leur prérogatives, pris à la gorge par la "main invisible du marché", se voient, de plus, obligés de renflouer (à travers les Banques centrales), les pertes des banques ou organismes financiers privés.
Ce gouvernement a donc choisi d’appliquer à la France les méthodes les plus libérales, pour tenter de réduire son déficit.
C’est un choix éminemment politique, on peut même dire idéologique.
Quels pouvaient être les autres choix possibles ?
D’abord, on rappellera, juste pour mémoire, le montant annuel de la fraude fiscale des entreprises : 40 milliards d’euros : soit l’équivalent du déficit.
On sait que le gouvernement a décidé une chasse impitoyable aux... petits fraudeurs (RMI, chômage, Sécu), quand cette part de la fraude ne représente qu’une part infinitésimale de la fraude globale :
A titre de comparaison, en 2006 : le montant total des fraudes à la CAF a été évalué à 35 millions d’euros (60 millions d’opérations de contrôles pour 3 654 malversations constatées), celui des fraudes à l’Assedic à 41 millions d’euros (30 000 procédures engagées), et les actions anti-fraude de la Sécu - qui ne portent pas seulement sur les arrêts - lui ont permis d’économiser 200 millions d’euros en 2006 et 2007. Une casse limitée à 276 millions : on est loin du milliard des 200 "évadés"… encore plus loin des 40 milliards annuels !
En revanche, pour ce qui est des gros fraudeurs, soit ce que l’on peut appeler "la délinquance en col blanc" ; on rappellera que M. Nicolas Sarkozy, en 2004, alors ministre de l’Economie, des Finances et du Budget, avait décidé de supprimer la rétribution des « aviseurs » (terme de la DGI pour « indics »). Orientation réaffirmée lors de sa visite en août 2007 à l’Université du Medef, lorsqu’il fustigeait les « lettres anonymes », avec un drôle de parallèle avec la période de l’Occupation… Selon le Syndicat national unifié des impôts, toujours en 2004, Nicolas Sarkozy a édicté une trentaine de règles tendant à « protéger » les contribuables, en fait à compliquer les contrôles, et à réduire les amendes des entreprises.
Depuis, il a prévu mieux : il a confié à Rachida Dati, comme promis au Medef, le projet d’une loi de "Dépénalisation du droit des affaires", pour lequel la ministre de la Justice a mis en place, le 4 octobre 2007, un groupe de travail, dont le rapport (rapport Coulon) a été rendu le 20 février 2008 ; Mme Dati s’engageant à "en reprendre la quasi-totalité des trente propositions" (créant ainsi, selon le Syndicat de la magistrature "de nouvelles citadelles d’impunité").
Enfin (et pour éviter de faire trop long), on notera la possibilité qu’avait, également, le gouvernement, de récupérer la part des 50 milliards d’euros annuels soustraits à l’Etat, par les 400 niches fiscales, et notamment celles profitant aux contribuables les plus aisés
Dette due à la privatisation de la monnaie, transfert des richesses salariales vers les richesses du capital, démantèlement du travail, impunité accordée à la délinquance en col blanc, démantèlement du système social, dégradation des salaires, privatisation du bien public : on voit que tout ceci est le résultat d’une politique libérale cohérente dûment assumée et appliquée par l’actuel gouvernement Sarkozy/Medef, au profit des puissances financières, et au détriment de la très grande majorité des citoyens.
A un moment où les excès catastrophiques de la totale dérégulation du marché global est remise en question, même par les tenants du libéralisme pur et dur (comme le signalait, dans un autre article, un lien donné par Zen), le petit autocrate de l’Elysée et sa clique de néocons à la française, eux, continuent à foncer droit dans le mur, persuadés d’avoir "gagné la bataille idéologique" (sic Fillon), fiers de leur entreprise de démolition et de transformation de la France en société anonyme, et de la mise à genoux de la très grande majorité du peuple français, au profit d’un système semant l’injustice, la misère, l’aggravation des inégalités, la précarisation de tout un peuple.
Jusqu’à quand et jusqu’où les citoyens français accepteront-ils de se laisser ainsi dépouiller de leurs richesses et de leurs droits ?
Jusqu’à quand l’Europe libérale de Barroso pourra-t-elle continuer sa casse sociale, en s’alignant sur un modèle libéral que tous les analystes compétents savent désormais définitivement nuisible ?
Quelles explosions va-t-il encore falloir : exodes massifs, émeutes de la faim, insurrections des peuples contre la pauvreté, la misère, guerres civiles ; pour qu’enfin, la voix de quelques sages soit entendue, et qu’une régulation vienne enfin mettre un terme définitif à cette mise à sac du monde, pour que soit définitivement mis fin à l’étranglement des 3/4 de la planète par la main invisible d’un marché semeur de mort ?
La stratégie du contournement
Comme un lapsus dans un discours, c’est un incident pour ainsi dire mineur, du moins aux yeux de notre ministre des Affaires étrangères, qui a révélé les failles de cette Union pour la Méditerranée. Un « blocage » de dernière minute, a commenté avec un certain angélisme Bernard Kouchner : « Au dernier moment, nous avons échoué, peut-être à une demi-heure près, sur un mot. » Oui, mais ce minuscule blocage s’appelle le conflit israélo-palestinien. Aurait-il suffi d’une demi-heure de plus, ou d’une ultime habileté langagière, pour le faire oublier ? On a tenté de faire admettre aux Palestiniens le caractère juif de l’État d’Israël, c’est-à-dire de leur faire entériner le fait que 20 % de la population – Arabes musulmans ou chrétiens – seraient illégitimes en ce pays. Et on a tenté de leur faire renoncer jusqu’à l’éventualité même du droit au retour. Pour dire la vérité, on a tenté de contourner le cœur du conflit pour amener ses protagonistes à parler d’autre chose. C’était même toute la stratégie de ce sommet. Mais comment amener les Palestiniens à se passionner pour la dépollution de la Méditerranée, à laquelle ils n’ont pas droit d’accès, ou à s’intéresser à des projets économiques alors qu’ils sont prisonniers dans leur propre territoire, que tout ce qu’ils bâtissent est systématiquement détruit, et qu’ils ne sont autorisés à construire ni un port ni un aéroport ?
Plusieurs commentateurs ont finement analysé la stratégie française en la comparant à celle des pères fondateurs de l’Europe. D’abord l’économie, la politique suivra. On ne sache pas que la construction européenne soit une si belle réussite qu’il faille la donner en modèle. Mais il y a surtout une différence de taille. Si la réconciliation franco-allemande a pu s’enraciner dans des projets économiques communs, c’était après-guerre. Les projets économiques communs, pendant la guerre, avaient moins bonne réputation, et à juste titre. Autrement dit, on peut peut-être par cette méthode hâter une réconciliation, mais certainement pas résoudre un conflit. C’est qu’il y a dans cette stratégie une idée sous-jacente selon laquelle le conflit israélo-palestinien serait sans objet. Cette illusion, ou cette escroquerie, est amplifiée, hélas, par beaucoup de nos confrères : Ehud Olmert et Mahmoud Abbas se sont-ils parlé ? Se sont-ils souri ? Oui, bien sûr, ces deux-là ne font que ça depuis près d’un an. Le Premier ministre israélien et le Président syrien se sont-ils serré la main ? Il a fallu que Bachar al-Assad rappelle que l’objet du conflit n’est pas un refus mutuel de se serrer la main, mais l’occupation du plateau du Golan par Israël. Pas davantage que le conflit entre Israël et la Palestine résulterait d’un manque de civisme entre MM. Abbas et Olmert, mais de l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens par Israël.
Certes, il y a tout de même dans cette affaire quelque chose de positif. C’est le retour au dialogue avec la Syrie. Mais quelle interprétation donner à ce virage politique français ? S’agit-il d’un écart par rapport à la ligne américaine ? Ou bien, au contraire, l’initiative française s’inscrit-elle pleinement dans l’agenda américain. La première interprétation serait rassurante. La France voudrait anticiper une victoire de Barack Obama au mois de novembre ? Ou, mieux encore, elle voudrait s’autonomiser, et autonomiser l’Union européenne par rapport aux États-Unis. Nous penchons malgré tout pour la seconde explication. Souvenons-nous que les États-Unis et Israël ont accompli ces temps derniers plusieurs travaux d’approche avec la Syrie. Notamment par l’intermédiaire de la Turquie. Il s’agirait d’isoler un peu plus l’Iran et le Hezbollah libanais. Et d’isoler – ce qui va de pair – la question palestinienne. Trente ans après la négociation séparée de Camp David avec l’Égypte, les États-Unis et Israël répéteraient la même opération avec la Syrie. Quitte à lui céder du terrain, au propre comme au figuré. À condition qu’elle rompe avec l’Iran, renonce à soutenir le Hezbollah et cesse d’invoquer la cause palestinienne – ce qui fait beaucoup –, la Syrie serait accueillie à bras ouverts dans le concert des nations. S’il marchait dans cette affaire, Bachar al-Assad, du jour au lendemain, ne serait plus dans nos médias un « dictateur » – qu’il n’est d’ailleurs pas plus que le Tunisien Ben Ali ou l’Égyptien Moubarak. On le verrait alors à tous les 14 Juillet. S’il refuse, il sera rapidement l’égal de Ben Laden. Au fond, on lui demande d’adhérer à la stratégie qui a présidé à ce sommet de l’Union pour la Méditerranée : celle du contournement du problème palestinien. Après quoi, il s’agira de fonder une zone de libre-échange aux allures nettement asymétriques : le Nord vend et le Sud achète. Et le Sud règle chez lui ces problèmes d’immigration qui importunent nos pays.
Denis Sieffert, POLITIS
Nil’in, à la pointe de la lutte non violente contre le mur d’apartheid
Comité populaire de Nil’in, dépêches et CL
Les autorités israéliennes "veulent envoyer un message : résister à la construction du mur ne nous vaudra que souffrances et dommages. Mais leur politique va accroître notre détermination à empêcher l’érection de ce mur raciste".
Le village de Nil’in, au nord ouest de Ramallah en Cisjordanie occupée, (5.000 habitants, proche de Bil’in dont la lutte non violente contre le mur d’annexion israélien est exemplaire depuis trois ans) est en lutte depuis plus d’un mois contre la construction du Mur qui vole ses terres.
La lutte des habitants de Nil’in est déterminée et massive et des manifestations y ont lieu chaque semaine avec l’aide d’Internationaux et Israéliens comme à Bil’in, Um Salamuna (près de Btehléem), ou précedemment Jayyouz, Budrus etc.
Ils ont réussi à interrompre les travaux la semaine dernière en s’opposant aux bulldozers et autres camions de l’armée à coups de pierres bien ajustés.
Les militaires israéliens furieux ont décrété le 4 juillet un couvre-feu total, coupant le village du monde extérieur : pas de médicaments, pas de soins, pas de nourriture...
Les villages voisins, des militants de Bil’in notamment, ont appelé à soutenir Nil’in.
Ainsi les gens de Budrus ont organisé une manifestation jusqu’à Nil’in, comme on le voit sur la vidéo :
D’autres manifestations ont eu lieu et comme d’habitude la répression israélienne a été violente.
Selon des habitants qui ont parlé aux médias, les « soldats israéliens ont fait usage de balles réelles, de grenades à percussion et de gaz lacrymogènes pour disperser de nouvelles manifestations contre l’ouvrage, jugé illégal il y a quatre ans par la Cour de justice internationale parce qu’il empiète sur une partie du territoire occupé.
Selon Aymane Nafi, maire de ce village de 5.000 habitants dont l’armée empêche les journalistes de s’approcher, un homme se trouvait lundi dans un état critique. D’autres villageois ont été atteints par des balles en caoutchouc lors d’une confrontation avec des soldats israéliens.
"Les soldats ont dans un premier temps utilisé les méthodes anti-émeutes mais lorsque les incidents se sont poursuivis, ils ont été autorisés à faire usage de balles réelles", a dit une porte-parole de l’armée israélienne.
Le maire de Nil’in a affirmé qu’aucune ambulance n’avait été autorisée à entrer dans le village pour en évacuer les blessés. L’armée israélienne a démenti.
La veille, une cinquantaine d’habitants de Nil’in avaient été intoxiqués ou blessés par des tirs de grenades lacrymogènes et de balles en caoutchouc.
Nafi a signalé par ailleurs un début de pénurie de légumes, de produits laitiers et de médicaments, la pharmacie locale ayant dû garder son rideau baissé.
"Ils veulent envoyer un message : résister à la construction du mur ne nous vaudra que souffrances et dommages. Mais leur politique va accroître notre détermination à empêcher l’érection de ce mur raciste", a-t-il déclaré par téléphone. » [1]
Le bouclage de Nil’in a été maintenu pendant quatre longs jours de couvre-feu, ce qui implique que les habitants ne sortent pas de chez eux sans risquer de se faire tirer dessus ou -au mieux- arrêter. L’armée israélienne a quitté le village le 8 juillet.
Certains médias ayant annoncé que ce départ avait été négocié contre promesse de mettre fin aux protestations des villageois, le Comité populaire de Nil’in contre le Mur d’Apartheid a publié le communiqué suivant :
"Le Comité qui représente la municipalité de Ni’lin, les partis politiques, les institutions et organisations de Nil’in, n’a pris part à aucune discussion avec les officiers de l’armée israélienne et n’a fait aucune promesse concernant un arrêt des protestations. Aucune discussion de cet ordre n’a eu lieu dans le village. Le Comité affirme que les villageois de Nil’in ne renonceront pas à leur droit de défendre leurs droits élémentaires, humains, économiques et sociaux. En conséquence ils ne renonceront pas à leur droit de protester contre la confiscation de leur terre.
Les habitants de Nil’in ne veulent pas non plus renoncer à leur droit de se lever contre la construction d’un mur que la Cour internationale de Justice a déclaré illégal [2].
Le village ne se tiendra pas tranquille ! Les manifestations organisées à Nil’in ont toujours été pacifiques, non violentes. A chaque fois les manifestants sans armes ont été contrés avec une force intense et une violence brutale par l’armée israélienne qui a blessé de nombreux manifestants palestiniens, internationaux et israéliens (souvent avant même d’arriver au site de construction du mur). Les soldats ont même attaqué et blessé des journalistes et du personnel médical.
Le Comité populaire voudrait attirer l’attention sur l’utilisation disproportionnée de la force par l’armée israélienne et la police des frontières depuis le début de la construction du mur à Nil’in (mai 2008) : 160 personnes ont été blessées par balles en caoutchouc [3], dont des enfants. Des centaines de manifestants ont été violemment frappés, 26 personnes ont été arrêtées. Une ambulance du secours médical (PMRS) a été visée par des tirs. Le chauffeur a dénombré 18 impacts de balles sur le côté du véhicule dont deux vitres ont été fracassées.
De nombreux manifestants ont été intoxiqués par les gaz lacrymogènes tirés directement sur la foule. L’armée israélienne, qui a utilisé à plusieurs reprises des balles réelles, utilise une nouvelle machine qui leur permet de lancer 30 grenades lacrymogènes en même temps. Ils ont plusieurs fois envahi le village la nuit, après des manifestations, tirant des grenades lacrymogènes à l’intérieur des maisons.
Le couvre-feu imposé le 4 juillet n’est qu’une mesure de plus pour mettre un terme aux protestations et faire taire les gens de Nil’in qui ne font que défendre leurs terres et leurs vies, de façon non violente.
Le Comité populaire contre le mur d’Apartheid dénonce le couvre-feu et le siège de Nil’in qui ont causé des dégâts importants dans un village déjà étranglé par la construction du Mur.
Les gens de Nil’in demandent de l’aide locale, régionale et internationale pour maintenir la solidarité avec le village. Cette aide est absolument nécessaire. Le Comité en profite pour remercier tous ceux et celles qui ont pris part aux manifestations et toutes les personnes qui ont fait des efforts pour faire connaître la situation à Nil’in, contacter des personnalités politiques et attirer l’attention des médias internationaux".
De nombreux internationaux sont présents à Nil’in et dans d’autres village en butte aux agressions de l’armée israélienne. Ainsi des missions civiles des CCIPPP se sont rendues à Nil’in.
Voir le site des Missions civiles, Protection Palestine :
http://www.protection-palestine.org/spip.php ?article6402
[1] Rebecca Harrison, Reuters http://fr.news.yahoo.com/rtrs/20080707/twl-palestiniens-israel-niline-38cfb6d.html Version française Marc Delteil et Henri-Pierre André
[2] 9 juillet 2004. Pour marquer cette date, de nombreuses manifestations contre le Mur d’apartheid israélien ont eu lieu partout en Cisjordanie occupée.
[3] il s’agit en fait de balles enrobées de caoutchouc et extrêmement dangereuses
Synthèse, choix de photo (soldat à Nil’in), notes et traduction du communiqué : C. Léostic, Afps
jeudi 17 juillet 2008
Pacte contre Hulot
Cher Nicolas Hulot,
Vous souhaitez « toucher les consciences » de vos contemporains, aussi je m’adresse à vous, droit dans les yeux.
Cher Nicolas Hulot, je vous enjoins de vous retirer de l’écologie politique à laquelle vous avez fait plus de mal en un an que toutes les forces productivistes, droite et gauche confondues, depuis les années 1970, lorsque l’écologie est entrée en politique.
Bien sûr, vous êtes avant tout le produit des forces qui vous manipulent : E. Leclerc, L’Oréal, Bouygues, TF1 et plus largement les multinationales qui vous financent, mais aussi la droite néolibérale de Nicolas Sarkozy.
Ce n’est pas à votre personne que nous en voulons mais à l’offensive idéologique dont vous êtes le cheval de Troie le plus abouti. Vous incarnez de manière pratiquement parfaite la capacité du néolibéralisme à digérer sa contestation et à semer la confusion chez ceux qui lui résistent. Vous êtes d’autant plus efficace que vous en semblez totalement inconscient. L’idéologie dont vous êtes le vecteur conduit à dépolitiser l’enjeu écologique et la réflexion sur le productivisme. Elle amène à penser que la société de consommation ou le néolibéralisme sont compatibles avec la préservation de la planète.
Vous déclarez vouloir transformer la société de l’« intérieur » mais vous abusez vos contemporains. Vous leur parlez en fait de l’intérieur des sociétés multinationales qui vous financent et non de l’intérieur de la démocratie. Votre totale inconscience du jeu des rapports de force politiques vous conduit à rejeter dans une position extrémiste ceux qui s’engagent à faire reculer démocratiquement le danger que font peser les multinationales sur notre société, notre démocratie et notre environnement. Votre discours de consensus, en fait fusionnel, recouvre un véritable déni du politique en refusant un clivage entre le pouvoir et l’opposition pourtant consubstantiel de la démocratie.
Votre mission a été un succès au-delà des espérances de ses initiateurs : toute une partie de la gauche, la candidate des Verts à la présidentielle, le candidat des altermondialistes et même un hebdomadaire de gauche critique ont foncé tête baissée dans le piège, sidérés par votre puissance médiatique. Vous avez réussi à brouiller les cartes bien au-delà des écologistes et de la gauche en diffusant une vision consumériste du rapport à la nature grâce à de puissants relais médiatiques et économiques.
Bien sûr tout cela aurait été impossible si ces forces politiques n’étaient pas actuellement politiquement et intellectuellement en plein égarement.
Cher Nicolas Hulot, vous faites aujourd’hui alliance avec un gouvernement élu sur un slogan : « Travailler plus pour gagner plus » qui est un véritable cri de guerre du productivisme le plus aveugle. On aurait pu penser que même les plus naïfs allaient commencer à ouvrir les yeux. Rien n’est moins sûr.
Alors je vous le demande : pour la planète, mais surtout pour ses habitants, s’il vous plaît, retirez-vous au plus vite. Vous avez fait assez de tort, assez de mal.
Pour signer cette pétition: http://www.pacte-contre-hulot.org/
Mai 68 sur RTL - Trois mois de festin, trois mois de digestion
Répartie sur trois mois, la commémoration de Mai 68 s’est répandue dans tous les médias. Un raz-de-marée éditorial qu’il est quasiment impossible de restituer, mais dont il n’est pas inutile de se demander ce qu’il a laissé après son passage. Parce que RTL est la première station de radio par son audience et qu’elle se targue d’avoir été, il y a 40 ans, au cœur des évènements, elle mérite d’être prise pour exemple : que reste-t-il après trois mois pendant lesquels les archives sonores de RTL ont été diffusées en boucle et après que trente émissions et séquences ont-été consacrées aux « Evénements » ? A dire vrai, pas grand-chose…
« Ils n’ont pas ménagé leur peine », est on tenté de penser en lisant, sur le site de la station, la longue liste qui constitue le dossier consacré à Mai 68 et dont le titre est particulièrement solennel : « RTL célèbre le quarantième anniversaire des “ évènements ” qui ont transformé la société française. ».
Du 1er mars au 26 mai, le thème Mai 68 a été abordé plus de trente fois, sur RTL matin, sur RTL soir, en compagnie des chroniqueurs attitrés et d’illustres invités, au travers de livres, BD, CD, DVD [1]…
Les festivités ont débuté dès le 1er mars avec « Le journal inattendu » de Laurence Ferrari. Elles se sont closes subrepticement au petit matin du 26 mai dans la rubrique « C’est sur le Net » de Pascale Laverton. Le 1er mars le titre de l’émission annonçait : « Le journal inattendu refait mai 68 ». Non pas « faire à nouveau », ni même « rejouer » ou « revivre », mais refaire comme on refait une toiture : une entreprise de réfection. Le 26 mai « C’est sur le Net » évoquait la vente de mai 68 par des marques célèbres, par ce terrible constat « Le business est plus fort que la révolution ».. Mais parmi ces marques, manquait… RTL qui a largement couvert l’événement et lui a même consacré un CD en collaboration avec Télérama : mais pour célébrer qui et quoi ? D’abord RTL !
I. Autocélébration
Dès le 1er mars, donc, dans « le journal inattendu » de Laurence Ferrari Christian Brincourt rapportait les propos de Christian Fouchet alors ministre de l’intérieur : « Dites à votre ami Farkas de cesser de radioguider les manifestants, il nous complique la tâche. » …
À force d’entendre et réentendre, grâce aux archives de RTL,
les reporters éviter de justesse le pavé qui vole ou suffoquer sous les gaz
lacrymogènes, leurs voix haletantes se superposant à celles des
« belligérants », on pourrait être tenté de croire qu’ils ont été les principaux
acteurs de l’évènement. Le pas n’est pas loin d’être franchi d’ailleurs avec
Charles Pasqua, lors de cette même émission, lorsqu’il dit, à propos des envoyés
spéciaux des radios : « Ce sont eux qui ont suscité la diffusion
de cette atmosphère, qui ont enclenché le développement d’une atmosphère
insurrectionnelle. » July lui accorde : « Ça contribue à
dramatiser ; il y a une dramatisation qui est faite sur le média par le média. »
Patrick Pesnot, reporter à RTL en 68, confirme sur France Culture le 5 mai
dans « La fabrique de l’histoire » : « Il y avait donc les
étudiants, les forces de l’ordre et entre les deux les journalistes qui
commencent à rendre compte de ce qui se passait et la radio a commencé
à jouer un rôle à partir de ce moment-là et de façon croissante jusqu’au 30 mai, un
rôle considérable dans les évènements […] un peu trop considérable , si je puis en
juger aujourd’hui. »
Un rôle dont s’enorgueillit Hervé Béroud, directeur de la rédaction de RTL qui présente ainsi le CD réalisé en collaboration avec Télérama, pour en faire la promotion : « Mai 68 c’est avant tout le temps des radios privées périphériques […] C’est à la radio que le débat politique se noue et se joue. C’est à la radio, sur RTL, que l’histoire s’écoute […]. » Et on peut lire, sur le site de RTL, du même Béroud : « En 1968, l’ORTF était en grève, télé et radio publiques muettes. Pour vivre en direct, minute par minute les événements du Printemps, les Français avaient donc l’oreille collée aux radios “ périphériques ”, Europe 1 et la toute jeune RTL.[…] Quand on se plonge, comme je l’ai fait, dans les archives sonores de RTL, on perçoit le privilège des journalistes de la station, dirigés à l’époque par Jean-Pierre Farkas. Tout ou presque passe par eux, le pouvoir gaulliste et les manifestants dialoguent en direct à l’antenne, la France vit au rythme de leurs reportages, cœur battant ou cœur serré. » . Rien que ça ! Dans l’euphorie générale, Patrick Pesnot reconnaît pourtant le 25 avril que l’omniprésence médiatique de la station ne rimait pas forcément avec qualité, et que la surenchère spectaculaire rôdait : « On nous donnait exagérément l’antenne, Paris n’était pas non plus à feu et à sang. » [2].
Concéder cette « exagération » permet de mieux célébrer un enfantement. Est-ce RTL qui a fait Mai 68 ? Rien n’est moins sûr…Est-ce Mai 68 qui a fait RTL ? C’est peu probable... Ce qui est certain c’est que Mai 68 fut l’acte de naissance de la liberté radiophonique… façon RTL. C’est du moins ce que, à l’antenne de RTL, quarante ans après, on ne cesse de dire et de répéter. : Mai 68 c’est d’abord et avant tout la naissance de la radio libre, et ajoute Vincent Parizot le 1er avril « la naissance finalement de la radio moderne », « la révolution médiatique » puisque « l’actualité se fait en direct » et échappe à la censure étatique qui frappait France Inter. La déesse Aphrodite était sortie des ondes…en 68, ce sont les ondes qui s’échappent du chaos de la rue ! RTL qui se glorifie d’être une radio populaire et une des plus écoutées encore aujourd’hui se donne une naissance quasiment mythique, non pas fruit du pouvoir des dieux qui contrôlent le monde mais fruit du peuple déchaîné : c’est grandiose et émouvant. RTL ce ne serait pas Radio Télé Luxembourg, mais R comme rebelle, T comme transistor, L comme liberté.
Transistor ? C’est vrai : si l’explosion du transistor qui a détrôné le gros poste de TSF, siégeant sur le buffet dans la maison, pour aller s’encanailler dans la rue n’a pas été la cause des évènements, elle a contribué à sa diffusion.
Liberté ? C’est pour le moins discutable : si les deux radios alors qualifiées de « périphériques » (RTL et Europe 1) échappaient à la censure ministérielle sur l’information, la suite prouva qu’elles sont en liberté conditionnelle : RTL n’est pas plus « libre » que l’Ecole (privée) qui se qualifie ainsi par opposition à l’Ecole publique ; elle n’échappe pas au contrôle de ses propriétaires et actionnaires [3].
Rébellion ? Le 1er avril Nathalie Portevin, directrice des hors-série de Télérama, s’est enflammée jusqu’à surnommer RTL « radio barricades » C’est aller un peu vite en besogne ! Pensait-elle à Radio Planton [4], cette radio qui, avec d’autres, lors des journées d’émeutes à Oaxaca contre les forces de police, contribuait à organiser les barricades signalant les lieux menacés par les paramilitaires et les casseurs ? Une différence de taille : ses animateurs étaient avant tout des militants engagés consciemment dans la lutte contre le pouvoir en place…Ce qu’on ne peut pas dire des reporters de RTL en 68, même s’il est probable que certains d’entre eux sympathisaient avec le mouvement étudiant.
Jean-Pierre Farkas, rédacteur en chef de l’information à l’époque, réagit avant tout comme un professionnel, lucide quant aux dérives possibles de son métier, et non comme un militant engagé. Il l’explique sur France Culture le 5 mai dans « La fabrique de l’histoire » :
« Le vendredi matin quand ça commence à castagner, tout de suite je me rends compte que la clé va être dans du direct, y a la surprise de mon équipe, des jeunes reporters qui étaient là devant tant de violence […] Là quand ça commence à éclater dans le Quartier Latin, j’entends encore Pesnot qui réagit comme quelqu’un qui a peur,[…] il faut savoir qu’un reporter, surtout un reporter radio, c’est comme un photographe, il peut pas tricher, il est obligé d’être sur le coup[… ]C’est-à-dire que faire du direct à la radio ça a quand même quelques inconvénients. Le premier c’est que à l’oreille on ne distingue pas une manifestation de gauche d’une manifestation de droite, deuxièmement quand vous dites au flash de 14h, bon il y a place de l’Odéon, au carrefour machin 300 personnes qui sont là, vous pouvez être sûr qu’au flash de 3 h ils sont 10 000 donc il y a un effet démultiplicateur et d’autre part le fait que ce que vous dites est porté directement dans la rue . »
Patrick Pesnot, présent à la même émission, complète un peu après ces propos, honnêtement, sans chercher à se donner un rôle qui n’était pas le sien :
« On n’était pas fautif, si on nous a offert pendant un mois la liberté des ondes on en a profité , moi j’ai jamais été chroniqueur sportif mais y avait un peu de ça quand même ; on nous permettait soir après soir de décrire comme on aurait décrit un match de foot les affrontements entre les policiers et les étudiants[…] Faut pas le cacher on y a pris un véritable plaisir ; tant qu’on nous a pas interdit de parler on a parlé, c’était notre boulot au fond. »
Comme quoi la liberté laissée aux reporters ne rimait pas forcément avec qualité de l’information mais souvent aussi et déjà avec spectacle. Quelques semaines plus tôt, le 25 avril, Patrick Pesnot confesse également que l’omniprésence médiatique de la station avait pour conséquence de favoriser une forme de surenchère : « On nous donnait exagérément l’antenne, Paris n’était pas non plus à feu et à sang » [5].
II. Interprétations
RTL ne dispose pas seulement d’une réserve d’archives ; la station dispose également de chroniqueurs attitrés. Pluralisme garanti, avec : Serge July, dans le rôle de l’historien de gauche ; Alain Duhamel, dans le rôle de l’équilibriste du centre et Franz-Olivier Giesbert,, dans le rôle de l’imprécateur de droite. Autant dire : diversité des services d’enterrement.
Serge July, l’ex soixante-huitard, le reconverti au « libéralisme-libertaire » , celui qui dans son édito de Libération, le 3 mai 1978, disait déjà qu’il y en avait « Ras l’mai » , a choisi 14 mots pour nous raconter Son Mai 68 (Nanterre, Cohn-Bendit, la Sorbonne, pavé, barricades, CRS, manifs, grèves, imagination, chienlit, Grenelle, crise, de Gaulle, juin). Présenté comme « un acteur important de mai 68 », un de ceux « qui ont fortement politisé le mouvement » , il ne semble pas avoir laissé de trace dans la mémoire collective des participants aux évènements. Une chose est sûre, en 2008, il s’attache avant tout à prendre le ton le plus neutre possible et s’empêtre dans l’épineuse question du pouvoir. Il déclare le 5 mai que « La question du pouvoir est posée au cours des discussions, la cogestion est évoquée, certains parlent même d’autogestion » , se reprend le 6 mai en disant que « La France à partir du 13 mai s’intéresse plus à la prise de parole qu’à la prise du pouvoir » , hésite à nouveau dans sa chronique du 9 mai en commençant par reconnaître que « Du 24 au 30 mai la question du pouvoir est posée » pour s’empresser de conclure « Ils (les étudiants) ne veulent décidément ni du pouvoir, ni de l’insurrection » : On chasse comme on peut ses vieux démons ! Notons au passage que, bien que censé « avoir vécu mai 68 de l’intérieur » , il a pris de la hauteur et ne dit plus « nous » mais « ils » …
Alain Duhamel, pas franchement contre mais pas franchement pour non plus est tout aussi péremptoire dans sa chronique du 1er mai, dans RTL matin. Il voit 68 « Comme un psychodrame gigantesque et comme une rupture profondément anti autoritaire.[…] C’’tait d’abord un mouvement, une aspiration culturelle, profondément culturelle, profondément nouvelle, profondément incohérente d’ailleurs aussi. Ce qui était frappant c’est qu’à cette époque-là les deux principaux protagonistes qu’étaient les étudiants et les ouvriers voulaient exactement le contraire. Les ouvriers voulaient la société de consommation, l’accès à la société de consommation et les étudiants voulaient la fin de la société de consommation. » .
Franz-Olivier Giesbert, lui, est franchement contre et ne cache
pas sa haine des soixante-huitards : « Notre pays qui aime tant se
pencher sur son passé […] est en effet atteint de commémorite aigüe, égotisme et
passéisme sont en effet les deux symptômes de ce mal étrange, il n’y a pas de
jour sans que nous ayons à commémorer quelque chose : la mort de Sacha Distel,
la première dent de Staline[…]C’est une génération qui s’auto célèbre, la
mienne, une génération narcissique, très contente d’elle[…] Elle a bien profité
cette génération, elle s’est bien servi et elle a décidé de faire payer ses
avancées sociales, ses retraites, son train de vie, ses 35 heures et tout le
toutim par les générations futures à qui elles laisseront, soit dit en passant,
une dette de l’état maousse. Excusez-moi de gâcher la fête, mais la génération
de 68 est bien celle qui a mis la France dans la situation difficile d’où elle
peine à sortir aujourd’hui. Cela n’empêche pas cette génération, la mienne, je
le répète, de s’auto commémorer et de s’élever elle-même ses statues, on n’est
jamais mieux servi que par soi-même.[…] Souvent recyclés depuis dans le gotha
des affaires, de la banque, ou des médias, les anciens combattants de mai 68
font doucement rigoler quand même avec leurs faits d’armes.[…] »
Mais qui sont donc ces anciens combattants recyclés auxquels il fait allusion ? Serge July, peut-être !
III. Confrontations
Parmi les porteurs de paroles autorisées et les souffleurs de bougies labellisées, figurent non seulement les chroniqueurs, mais également les invités. Pour de vastes débats !
Daniel Cohn-Bendit, incontournable, non seulement a occupé une place de choix dans les archives sonores de la radio, mais le 1er mars, fait « l’ouverture » dans une émission de divertissement et de conciliation que, bon enfant, il a animée avec Charles Pasqua (et que nous avons décryptée ici même sous le titre « Journalisme d’entente cordiale sur RTL » .
Parmi les autres « témoins », invités à s’exprimer, Brice Lalonde et Henri Weber. C’est à eux que, le 21 mars, il est confié de confirmer que – c’est le titre de l’émission - « Tout a commencé le 22 mars » … et que de ce passé, il fallait faire table rase pour fréquenter les allées du pouvoir. Certes, on a pu entendre, le 11 avril, le dessinateur Tardi et la chanteuse Dominique Grange renoncer… au reniement et lancer un tout autre appel : « N’effacez pas nos trace ».. Un, appel que Bernard Poirette qui les interroge s’empresse de tourner en dérision : « Elle a encore le feu », dit-il en riant. Et de clore le débat en décrétant : « 40 ans après, la grève illimitée, moi j’ai l’impression que ça n’existe plus […] Aujourd’hui, c’est l’individualisme qui prime. »
Quelques jours auparavant, le 8 avril dans l’émission « Laissez-vous tenter » , c’est Patrick Rotman, invité à l’occasion de la diffusion de son documentaire « 68 » , qui avait dû supporter le ton badin et décontracté de Christophe Hondelatte et Isabelle Morini qui ont eu recours à tous les registres du désamorçage
Se lamenter sur les
commémorations auxquelles ils participent :
- Isabelle Morini : « on saute en France de commémoration télé à commémoration télé, y a
eu le disco, la disparition de Claude François, et chaque fois y a eu une telle
éruption dans les médias […]
- Christophe Hondelatte : « C’est vrai que c’est énervant »
- Isabelle
Morini : « C’est vrai qu’on en a marre avant que l’évènement qu’on
célèbre ait eu lieu,[…]je me suis mise devant ma télé avec une certaine
lassitude même si le nom de Rotman est label de qualité[…] »
Tourner en dérision
le passé que l’on prétend resituer :
- Christophe Hondelatte : « Est-ce donc que le vieux gauchiste que vous avez été rit des slogans,
des discours, des envolées lyriques, des meetings de mai 68 qu’on voit dans
votre documentaire qui paraissent aujourd’hui à mourir de rire » . Il
insiste : » Dans votre documentaire, c’est vraiment saisissant, y
a des discours, des envolées lyriques des types en assemblées générales […] »
Papoter de tout un
peu au café du commerce :
- Isabelle Morini : « J’ai aussi
beaucoup aimé les dialogues, par exemple quand vous dites qu’en mai 68 la France
s’est ouverte une immense psychanalyse »
- La même : « C’est pas pour minimiser notre mouvement mais en passant du Vietnam à
mai 68 en France est-ce qu’on ne passe pas de l’infiniment grand à l’infiniment
petit, est-ce qu’on ne gonfle pas notre évènement à nous jusqu’à en faire un
évènement international ? »
- Christophe Hondelatte : « Les ouvriers des usines, Peugeot, Renault, chantant l’Internationale
lorsqu’ils retournent à l’usine, poing en l’air etc »
- Isabelle
Morini enchaîne : « après avoir été contre les étudiants au départ
[…] »
- Patrick Rotman, visiblement un peu gêné par ces propos
décousus : « C’est un peu compliqué, il faudrait avoir beaucoup
plus de temps y a eu plusieurs mouvements de mai en mai c’est ce que j’arrête
pas de dire […] » . Il n’aura plus le temps d’en dire plus, l’émission
s’achève.
Et les invités sans titre de gloire ? Ils ont eu le droit de se glisser dans la fête, mais très, très vite. Nous avons entendu, parité oblige, des vieux : un vieux commissaire d’arrondissement traumatisé par 68 (le 12 mai), une poignée d’irréductibles vieux soixante-huitards qui autogèrent leur HLM à Angers mais semblent vivre repliés sur eux-mêmes puisque, nous est-il précisé, « Ne rentre pas qui veut ». Des jeunes : « Qui ont du mal à trouver des slogans originaux », nous signale Vincent Parizot le 1er avril ; par contre ceux de l’UMP n’ont pas de mal à en trouver, nous est-il dit le 15 avril. Et à Nanterre ? Nous apprenons juste que là-bas « il y a toujours des sujets de grogne », mais qu’il n’y a pas eu assez de volontaires pour célébrer le mouvement du 22 mars.
Le 8 avril, un sujet attire notre attention : Laurent Marsick croise les regards d’un ancien manifestant et d’un ancien CRS. Le premier, devenu éducateur, est resté fidèle à ses convictions (…c’est donc possible !), le deuxième a abandonné la police et s’occupe de jeunes en entreprise. Nous n’en saurons pas plus : les même-pas-deux-minutes réglementaires sont écoulées…Dommage !
Récapitulons : Nous avons entendu des journalistes (beaucoup), d’ex-étudiants, d’ex-policiers. Mais où sont les autres ? Où sont les grévistes, où sont les ouvriers ? Peut-être dans le CD ? Eh, bien, non ! Les archives sélectionnées font entendre longuement les discours de Cohn-Bendit et ceux du général de Gaulle, les dirigeants politiques et les dirigeants syndicaux…et l’archevêque Marty. Nous entendons les reporters tantôt derrière les étudiants, tantôt derrière les CRS qui crient « Ouille » et « Aïe » et ceux qui pistent le général enfui. Une fois seulement la parole est donnée à un anonyme : c’est un étudiant à qui on pose cette question « Un ouvrier, pour un étudiant, qu’est-ce que c’est ? » Les ouvriers n’ont pas la parole, ni dans les émissions, ni dans le CD.
Alors, on s’interroge… Ou bien les reporters de RTL en 68 ont « oublié » d’interroger les acteurs de base du mouvement : ce qui contribuerait à montrer que la radio n’avait rien de rebelle. Ou bien, ces archives ont été censurées 40 ans après : ce qui prouverait qu’elle n’est pas libre…
Que reste-t-il donc de Mai 68 sur RTL ? Les archives de RTL et « Des livres » , nous dit on, le 2 avril. Une liste figure sur le site, mais à l’antenne sont évoqués Ces jolies filles de mai , Pilote, Sous les pavés l’orage » : un polar présenté comme le « Mai 68 chez les Ch’tis » (il faut faire feu de tous bois). C’est maigre !
Quand on les met bout à bout, il devient manifeste que les bribes d’interprétations entendues au fil de ces trois mois ont proposé aux auditeurs, sans débat contradictoire, une même version de Mai 68 : un mouvement anti autoritaire et individualiste, une révolution des mœurs et de la sexualité, un mouvement, somme toute, apolitique. Et surtout, la grève générale est à peine mentionnée, jamais analysée. RTL a bien régurgité le mouvement étudiant, l’a digéré…mais le mouvement populaire lui est, apparemment, resté au travers de la gorge…
Sous les archives, l’amnésie ! … Et grâce aux archives ? « On voulait une vraie plus-value de RTL sur 68 et la vraie plus-value, c’était le son, c’était le direct » . De quelle « plus-value » parlait le directeur de la rédaction, Hervé Béroud, lorsqu’il présentait ainsi le magazine et le CD consacrés à 68. Celle qui permet de parfaire la compréhension ou celle qui permet de réaliser des profits ?
Nadine Floury, Acrimed
_________________________________________________
[1] Inventaire complet :
- Le 1er mars : « Le Journal
inattendu » de Laurence Ferrari reçoit Daniel Cohn-Bendit, Serge July, Christian
Brincourt et Charles Pasqua.
- Le 21 mars deux reportages, une
chronique : les étudiants de Nanterre en 2008 et « Tout a commencé
le 22 mars » avec les voix de Daniel Cohn-Bendit, Brice Lalonde, Henri
Weber ; présentation du site Internet de l’INA.
- Le 1er avril sur RTL
info : RTL et Télérama s’associent pour le 40ème anniversaire de mai 68, Vincent
Parizot reçoit Hervé Bérout de RTL et Catherine Portevin de Télérama.
- Le 2 avril : sur RTL info une séquence
nostalgie : Olivier Geay présente des morceaux choisis du CD audio ; Bernard
Lehut nous parle de « la montagne de pavés en librairie » et
du polar de Philippe Delepierre ; nouvelle présentation des archives sonores et
du CD.
- Le 3 avril : la chronique livres : le polar de Delepierre
(bis) : Mai 68 chez les Ch’tis ». _ - Le 8 avril :
Christophe Hondelatte reçoit Patrick Rotman dans « Laissez-vous tenter » pour
son documentaire « 68 » et Laurent Marsick croise les regards d’un ancien
manifestant et d’un ancien CRS.
- Le 11 avril : Monique Younes dans sa
chronique sur « Laissez-vous tenter » présente Pilote qui « consacre un numéro spécial Mai 68 avec RTL » ; Tardi et
Dominique Grange sont les invités de RTL soir.
- Le 15 avril : Mai 68
à la sauce des jeunes de l’UMP.
- Le 28 avril « C’est sur le net » :
hommage au symbole de 68, le pavé.
- Du 28 avril au 11 mai : Serge
July raconte Son mai 68 en 14 mots clés.
- Le 1er mai : la chronique
d’Alain Duhamel.
- Le 3 mai : La semaine politique de Franz-Olivier
Giesbert : la France dans la « commémorite » de mai 68.
- Le 12 mai :
deux reportages : Mai 68 encore d’actualité dans un quartier HLM à Angers ; Mai
68 vu de l’autre côté de la barricade par un commissaire d’arrondissement.
- Le 22 mai sur RTL soir : le sociologue Eric Donfu parle de
son livre Les jolies filles de Mai
- Le 26 mai
« C’est sur le net » , chronique de Pascale Laverton : le business des
évènements de Mai 68.
[2] Sur le site 20minutes.fr (avec l’AFP) dans l’article « Les radio privées rejouent leur révolte »
[3] RTL est avant tout une radio privée. La marque RTL, qui signifie « radio télévision Luxembourg » a été créée en octobre 1966 par Jean Prouvost et fait partie de la CLT (compagnie luxembourgeoise de télédiffusion). En 2000 la fusion de la CLT-UFA (le groupe de médias de Berteslmann AG et du groupe Bruxelles Lambert) avec la société de production britannique Pearson TV donne naissance à RTL Group dont le groupe allemand Bertelsmann devient l’actionnaire majoritaire en 2001. Le groupe possède ou participe au capital de 42 chaînes de télévision( entre autres M6) et de 32 réseaux de radio dans dix pays européens, c’est aussi une importante société de production télévisée.( Sources : Wikipédia).
[4] Radio Planton qu’on peut traduire par radio « piquet de grève » était la radio de la section 22 du syndicat des enseignants, au Mexique, la section qui refuse la bureaucratie et la compromission avec le pouvoir et qui a été à la pointe du combat contre le gouverneur Ulises Ruiz
[5] Sur le site 20minutes.fr (avec l’AFP) dans l’article “Les radio privées rejouent leur révolte »
FELLATION EN DIRECT DE VILLACOUBLAY
Vendredi 4 juillet, 16 heures. Alors qu’à l’Assemblée nationale les députés sont
en train de restaurer la semaine de 48 heures, les télévisions s’agglutinent sur
l’aéroport militaire de Villacoublay. « La porte de l’avion s’est
ouverte et le président et Carla Bruni attendent Ingrid Betancourt sur le
tarmac, dans quelques instants nous allons voir apparaître Ingrid Betancourt…
Moment historique ! », feule la voix de France 3. On zappe sur BFM TV. « Là, vous voyez, Carla Bruni qui fait un petit pas en arrière pour
laisser Nicolas Sarkozy en avant, elle est vraiment à ses côtés… Il y a beaucoup
de… un silence assez assourdissant. » La journaliste lâche un petit rire
idiot. « Nicolas Sarkozy qu’on découvre assez heureux, hein… Et
puis là-voilà, ça y est ! On imagine tout de même un moment d’émotion pour le
président de la République… » Blanche-Neige arrive au bas de la passerelle
où l’attend son Simplet, qu’elle étreint fougueusement. La séquence bisous
s’éternise, la police prend des notes. Trois jours plus tôt, le ministère de
l’Intérieur a officialisé la création du fichier « Edvige », destiné à recenser
toute personne « âgée de 13 ans ou plus » exerçant une fonction politique,
syndicale, associative ou religieuse. Qui rédigera la fiche de l’ex-sénatrice
colombienne ?
« Voilà, une embrassade… Ingrid Betancourt qui
est descendue seule, sans sa famille… Qui doit encore être à bord de l’avion,
évidemment. » À moins que la famille, évidemment, n’ait préféré sauter en
parachute pour s’épargner tant d’émotion. « On voit beaucoup d’émotion entre
Carla Bruni et Ingrid Betancourt… » Une semaine plus tôt, le Sénat a adopté un
texte de loi contraignant les chômeurs à accepter n’importe quelle « offre raisonnable » d’emploi de merde. Après six ans de chômage
dans la jungle, la Soubiroux planétaire va-t-elle devoir bosser comme serveuse
sous peine de radiation ? Sa famille débarque à son tour. Tout le monde
s’embrasse, le président, la top-modèle, la madonne, la mamie et la marmaille.
« Très sobre comme cérémonie, il y a beaucoup d’émotion mais c’est
très sobre », bourdonne la mouche de BFM. Retour sur France 3. « On voit Ingrid Betancourt et Nicolas Sarkozy s’approcher des
journalistes, euh, tout ça je vous le disais dans une ambiance très chaleureuse,
vous le voyez, tout le monde est tout sourire et tout ça dans une très grande
simplicité… »
C’est l’heure en effet de la conférence de presse. Rictus
carnivore posé sur sa « chère Ingrid », Sarkozy se pourlèche
les dents. « Je voudrais d’abord vous dire que c’est toute la
France qui est heureuse que vous soyez là, pi c’est toute la France qui est
impressionnée par la façon dont vous revenez. » Les flashs crépitent. À
quelques kilomètres du centre de rétention de Vincennes, réduit en cendres par
les résultats chiffrés du ministère de l’Identité nationale, le chef de l’Etat
exalte le « message d’espoir » incarné par la citoyenne
d’honneur de Neuilly. « Ça veut dire à tous ceux qui souffrent
dans le monde, qui sont privés de liberté, eh ben rien n’est inéluctable. »
Dans sa cellule de l’unité psychiatrique de Fleury-Mérogis, où elle crève à
petit feu dans l’attente de son extradition vers la justice berlusconienne,
l’ex-brigadiste rouge Marina Petrella se sent revivre. « Ça sert
de se battre. Y a pas de fatalité. Ingrid Betancourt, bienvenue, la France vous
aime. »
L’intéressée sourit, larmoie et se recueille, image pieuse
télémâchée offerte en libre exploitation aux crapules régnantes. « Je rêve depuis sept ans de vivre ce moment. C’est… c’est un moment
très très émouvant pour moi. Respirer l’air de la France, être avec vous… »
Puis se tourne vers Nicolas Sarkozy, lui prend la main et la lui serre avec
passion. « Je vous dois tout, je vous dois tout… À la France,
quand je prends le président Sarkozy dans ma main, que je l’embrasse, que je le
regarde, je regarde cet homme extraordinaire qui a tant lutté pour moi… » La
caméra zoome sur la main d’Ingrid Betancourt pétrissant la pogne du Poutine
français. Jusqu’où ira-t-elle ? Par précaution, des millions de parents
éloignent leurs enfants du poste. « Et je regarde aussi à travers
lui toute la France, vous tous, vous tous qui avez partagé mon désespoir… Ce
qu’il nous faut, c’est nous prendre par la main et profiter de ce bonheur
incroyable qui est le nôtre. » Il ne faudra pas vingt-quatre heures à ce
« bonheur incroyable » pour se muer en paix sociale sonnante
et trébuchante. « Désormais, quand il y a une grève, personne ne
s’en aperçoit ! », tonnera l’idole d’Ingrid devant les troupes en délire de
l’UMP. A peine rempli, le tronc de l’église a déjà été pillé.
mercredi 16 juillet 2008
REFORME DES REGIMES SPECIAUX : UNE “DECLARATION DE GUERRE” SELON LA LCR.

Le CNR propose une grève générale reconductible le 10 novembre 2008
Ironie de l’histoire, c’est le Conseil National de la Résistance ;-) ,dont l’idéologue du Medef, Kessler, veut liquider le programme social, qui vient enfin de fixer une date et une méthode pour arriver à la Grande Grève Générale reconductible dont le mouvement social français a tant de mal à accoucher.
La date proposée est le 10 novembre 2008. Sacré préavis !!!
Il semblerait qu’il soit fait appel à la base des syndicats pour qu’elle se ré-approprie ses états-majors et les oblige, en demandant des mots d’ordres de grève locaux, à suivre le mouvement.
Informations, arguments, et méthodes à diffuser depuis... Tenez-vous bien : www.conseilnationaldelaresistance.fr
Celle-là, de grève, elle risque de se voir de loin Monsieur le Président...
Cuba, espoir socialiste
La fin de la Guerre Froide et la chute du Mur de Berlin ont signifié, pour la planète, l’hégémonie unipolaire du néolibéralisme et l’aggravation des inégalités sociales. De nos jours, nous sommes 6.6 milliards d’habitants dans le monde parmi lesquels, selon l’ONU, deux tiers vivent sous le seuil de pauvreté et environ 1.4 milliard de personnes vivent dans la misère -c’est-à-dire disposent de revenus inférieurs à 1 dollar US par jour ou 30 par mois. Parmi elles, 854 millions souffrent de faim chronique.
Il suffirait de 500 milliards de dollars US pour réduire radicalement le nombre d’affamés dans le monde. On dépense cependant, annuellement, le double de cette somme en armement. On investit dans la mort, et non dans la vie. Voilà la logique du système capitaliste.
En ce moment important, je ne puis passer sous silence cette question : pourquoi le socialisme, qui en théorie constitue une alternative humanitaire au capitalisme, a-t-il échoué en Europe et en Asie ? Il y a beaucoup d’hypothèses et d’explications. Je pense que le capitalisme, en privatisant les biens matériels, a eu la sagacité d’essayer de socialiser les biens symboliques. Dans une cabane de favela de Rio de Janeiro, une famille misérable, dépourvue de ses droits de base comme l’alimentation, la santé et l’éducation, peut toujours rêver de l’univers onirique des feuilletons et croire que, par la loterie, la chance, ou la religion qui lui promettent prospérité, ou même par la délinquance, elle pourra avoir accès aux biens superflus.
En socialisant les biens matériels, le socialisme a commis l’erreur de privatiser les biens symboliques, confondant la critique constructive avec la contre-révolution ; réduisant l’autonomie de la société civile par la soumission au parti des syndicats et des mouvements sociaux ; intimidant la créativité artistique au moyen du réalisme socialiste ; permettant que la sphère de pouvoir se transforme en une caste de privilégiés éloignés des aspirations populaires ; tombant dans le paradoxe d’obtenir de grandes avancées au niveau de la conquête spatiale tout en n’étant pas capable de suppléer dûment au marché de détails de première nécessité.
De nos jours, Cuba reste comme exemple de pays socialiste. Tous nous connaissons les défis et les problèmes auxquels cette Révolution fait face au seuil d’un demi-siècle d’existence. Nous savons les effets néfastes du blocus criminel imposé à Cuba par le gouvernement des Etats-Unis, et comment la Maison Blanche maintient injustement emprisonnés cinq héros cubains engagés dans la lutte antiterroriste tout en favorisant des terroristes célèbres comme Posada Carriles.
Malgré toutes les difficultés, Cuba, durant ces 49 années de Révolution, a réussi à assurer à toute sa population les trois Droits de l’Homme fondamentaux : alimentation, santé et éducation. Et plus important encore : elle a considérablement élevé l’auto-estime de la citoyenneté cubaine, qui s’exprime si clairement dans ses victoires dans les domaines de l’art et du sport ainsi que dans la solidarité internationale -à travers des milliers de professionnels cubains des secteurs de la santé et de l’éducation présents dans plus d’une centaine de pays du monde, généralement dans des régions inhospitalières marquées par la pauvreté et la misère.
Cuba a une responsabilité historique envers la mémoire de Martí, de Che Guevara et de tous ceux qui ont donné leur vie pour son indépendance et sa souveraineté : le socialisme cubain n’a pas le droit d’échouer ! Si cela arrivait, ce ne serait pas seulement Cuba qui, comme symbole, disparaîtrait de la carte -comme il est arrivé avec l’Union Soviétique. Ce serait la confirmation de la funesta prévision de Fukuyama, pour qui "l’histoire a terminé" ; que l’espoir - une vertu théologale pour nous les chrétiens – s’est évanoui ; que l’utopie est morte ; et que le capitalisme a vaincu, vaincu pour quelques-uns seulement -20% de la population mondiale qui a l’usufruit de ses avancées… sur une montagne de cadavres et de victimes.
Nous autres, amis de la Révolution cubaine, nous n’attendons pas de Cuba de grandes avancées technologiques ni scientifiques, des services touristiques de première classe, des médailles d’or lors de compétitions sportives... Nous attendons beaucoup plus que cela : l’action solidaire dont parlait Martí ; le bonheur d’un peuple construit sur base de valeurs morales et spirituelles ; le principe évangélique de se partager les biens ; la création de la femme et de l’homme nouveaux -comme rêvait le Che-, centrés sur la possession, non des biens de caractère fini, mais des biens infinis comme la générosité, le détachement, la camaraderie, la capacité de faire coïncider le bonheur personnel avec celui de la communauté.
En résumé, nous aspirons qu’à Cuba le socialisme soit synonyme d’amour ce qui signifie don de soi, compromis, confiance, altruisme, dévouement, fidélité, joie, bonheur. Parce que le nom politique de l’amour n’est autre que « socialisme ».
Frei Betto est auteur, auteur "de Fidel Et la Religion" (Ocean Press), entre d’autres livres.
mardi 15 juillet 2008
La planification à l’ordre du jour
Le capitalisme est au fond un système économique où les choix de société sont tranchés par des intérêts privés, à travers les mécanismes de marché : ce qui est bon pour la rentabilité du capital est bon pour la société. La prétendue souveraineté du consommateur est donc un leurre, puisqu’elle se limite au droit d’utiliser au mieux son revenu disponible, sans pouvoir donner son avis sur ce qui est produit et, en général, sur l’ordre des priorités. Le consommateur-citoyen est libre, par exemple, de choisir entre plusieurs banques, mais ne peut arbitrer entre le luxe des sièges sociaux des banques et la misère des hôpitaux. A contrario la planification peut être définie comme la prédominance des choix collectifs sur les intérêts privés. Cette notion a aujourd’hui disparu du débat économique. Face à la marchandisation du monde, on a encore le droit d’évoquer de possibles « régulations » mais le débat classique entre plan et marché semble définitivement mort et enterré. Pourtant, ce n’est qu’une apparence, pour trois raisons : la notion de planification renaît sous l’appellation de biens communs, elle structure implicitement le débat écologique et va être remise à l’ordre du jour par la crise actuelle. Les rapports récents du GIEC, du PNUE, de l’OCDE, les orientations de la Commission européenne ou les débats sur l’après-Kyoto ont en commun de fixer des objectifs de réduction des émissions de CO2 spécifiés en termes physiques - par exemple une division par quatre à l’horizon 2050 pour le rapport Stern. C’est typiquement une démarche planificatrice qui introduit une contrainte nouvelle dans l’activité économique. Les méthodes préconisées pour atteindre cet objectif - taxe sur le carbone ou marché des permis d’émission - cherchent à conserver la logique marchande (on joue sur les prix et/ou on institue un pseudo-marché) mais, de l’aveu même de Natalia Tamirisa, chef de division au Département des études du FMI : « les taxes sur le carbone ne garantissent pas la réduction des émissions » ( Ces procédés relèvent néanmoins d’une pratique caractéristique de la planification, celle des « prix administrés ». Il s’agit d’élargir le calcul économique en y incluant des éléments de coûts que le calcul marchand privé ne peut prendre en compte. Il y a là un basculement décisif qui inverse en partie le rapport entre les objectifs et les procédures et met à mal un principe essentiel de l’économie dominante. Dans sa représentation du capitalisme, l’initiative privée et la libre concurrence conduisent à un optimum où les entreprises produisent avec une efficacité maximale, tandis que les consommateurs arbitrent entre travail et loisirs de manière à maximiser leur utilité. Les comportements individuels, guidés par les signaux envoyés par les prix qui se forment sur des marchés concurrentiels, se coordonnent spontanément pour conduire au maximum de bien-être possible. C’est le respect des procédures concurrentielles et l’absence de distorsions qui garantissent cette convergence. On peut à la rigueur « démontrer » ces propriétés dans le cas d’une économie parfaitement statique. Mais si l’on raisonne sur la réalité du capitalisme où les choix d’investissement sont faits par les propriétaires des moyens de production, on s’aperçoit que la société s’en remet à ces choix privés pour révéler ses priorités. La question écologique l’établit de manière fracassante. Elle conduit en effet à cet aveu fondamental : en laissant faire le tout-marché, nous allons à la catastrophe. C’est reconnaître que la poursuite de cet objectif élémentaire de l’humanité - sa survie - n’est pas garantie par le libre jeu du marché et qu’une intervention consciente et rationnelle de l’humanité en tant que telle - et non réduite à une multitude d’individus - est absolument nécessaire. Il s’agit alors de préserver les formes. La littérature écologique d’inspiration néo-classique effectue une sorte de repli tactique autour du refus de toute politique qui reviendrait à imposer purement et simplement des normes de production et de consommation. Prenons l’exemple très parlant des 4x4 ; on pourrait imaginer l’interdiction pure et simple de leur fabrication à partir d’une évaluation en termes de valeur d’usage montrant que les nuisances qu’ils provoquent sont sans commune mesure avec le bien-être qu’ils procurent. Or, ce type de mesures fait l’objet de critiques systématiques et une grande partie de la littérature est consacrée à démontrer qu’une action par les Le débat écologique tourne autour de deux grandes questions : la définition des objectifs adéquats, et ensuite les méthodes à suivre pour les atteindre. Sur ce dernier point, la mise en cause de l’efficacité des solutions marchandes doit conduire à une refondation écologique d’un principe de planification à l’échelle mondiale. Les reculs que l’économie dominante a dû concéder sur cette question doivent être mis à profit pour l’étendre à d’autres secteurs de l’activité humaine. En matière alimentaire, la première réaction d’un certain nombre de pays a ainsi été de taxer, voire contingenter, les exportations agricoles afin de garantir la satisfaction de la demande domestique. C’est une esquisse de planification, et un nouvel hommage du vice à la vertu. Autre exemple plus concret : la hausse du prix du pétrole et les enjeux écologiques rendent nécessaires à terme une réduction drastique du transport routier qu’il est nécessaire de planifier, a
